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A LIRE : MES ETOILES NOIRES DE LILIAN THURAM

A LIRE : MES ETOILES NOIRES DE LILIAN THURAM

 

Quand avez-vous entendu parler pour la première fois des Noirs dans votre cursus scolaire ? Lorsque je pose cette question, la grande majorité, pour ne pas dire la totalité de mes interlocuteurs, répond : à propos de l’esclavage.

Je me souviens de la première fois où l’on m’en a parlé à l’école. J’étais le seul Noir dans ma classe. Choqué, je me suis demandé ce qu’avait bien pu être l’histoire de mes ancêtres avant l’esclavage. Je n’ai pas eu le courage de poser la question tant je me suis senti estampillé, marqué au fer, et bien seul dans cette classe que je regar­dais désormais autrement et qui me regardait aussi peut-être d’une autre façon. L’esclavage alors se résumait pour moi à ces mots : « Les Blancs ont réduit les Noirs en esclavage. »

Pour comprendre cette réaction, il suffit de se mettre à ma place. Imaginez un jeune Blanc qui, durant sa scolarité, n’aurait jamais entendu parler de scientifique blanc, ni de souverain, ni de révolutionnaire, ni de philosophe, ni d’artiste, ni d’écrivain(e) de sa couleur ! Un univers où tout ce qui est beau, profond, délicat, sensible, original, pur, bon, subtil et intelligent serait uniformément noir, et où Dieu, l’Être suprême, serait aussi un Noir. Imaginez la tempête qui se soulèverait en lui. L’enfant se demanderait si une fois, dans l’univers, un Blanc a fait quelque chose de bien. Jusqu’à ce qu’un jour, programme scolaire oblige, on lui délivre enfin une information sur lui-même : « Tes ancêtres étaient esclaves. » Cette seule information, l’Histoire présentée ainsi, ne pourrait que l’inférioriser. Quel modèle pour son avenir, quel regard sur lui-même !lilian-thuram-etoiles-noires-jonas

Pour moi, les années passèrent, les questionnements étaient de plus en plus présents; j’entendais les conversations d’adultes noirs qui affirmaient que les Blancs étaient racistes, qu’ils ne changeraient jamais.

Dans ma vie, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui, chacune à leur manière, m’ont donné des clés pour comprendre l’Histoire, et m’ouvrir à d’autres grandes figures de l’humanité que celles présentées dans les manuels scolaires, en particulier des étoiles noires aux noms, travaux, actions et œuvres souvent totalement méconnus.

J’ai compris que l’esclavage n’était pas une confrontation entre Noirs et Blancs, mais un système économique, une activité ordonnée, organisée, un commerce d’êtres humains soigneusement planifié. D’ailleurs, les Blancs ont aussi connu la condition d’esclaves au cours de l’Histoire : la preuve, le mot « esclave » est issu du nom d’une région de l’Europe de l’Est, la Slavonie.

Je vais régulièrement dans les écoles pour parler du racisme. Je demande aux enfants combien il y a de races. « Quatre, me répondent-ils malheureusement : la blanche, la noire, la jaune, la rouge. » Rien que ça, c’est la base du racisme. Il est aberrant que les enfants ne sachent toujours pas qu’il n’y a qu’une seule espèce d’Homme, l’Homo sapiens. Ensuite, je leur demande quelles qualités ils attribuent à ces prétendues races ; j’entends alors : « Les Noirs sont forts en sport, ils dansent et chantent bien… »

Nous sommes en 2010, que peut-on en déduire, sinon que le travail d’éducation n’a pas été fait ? Mais comment en vouloir aux enfants quand on observe notre société ? Dans l’inconscient général, ces représentations sont toujours inscrites. Le jour où il y aura sur les affiches aux murs des écoles, et dans les livres, des scientifiques, des inventeurs… de toutes les couleurs, le jour où l’histoire des grandes civilisations africaines, asiatiques ou amérindiennes, telles que celles du Mali, de l’Inde ou du Mexique, sera enseignée, les mentalités évolueront.

Si nous voulons vraiment changer notre société, lutter contre le racisme, ce n’est pas sur la discrimination positive ni sur le communautarisme qu’il faut compter. Seul le changement de nos imaginaires peut nous rapprocher et faire tomber nos barrières culturelles ; là seulement nous pourrons dépasser l’obstacle majeur qui se cache derrière des mots comme « minorité visible », « diversité » – les « vous » et « nous » déterminés par la couleur de peau.

Tant que nous serons prisonniers de l’idéologie des scientifiques du XIXème siècle qui ont classifié les femmes et les hommes en « supérieurs » et en « inférieurs », nous ne pourrons pas comprendre que l’âme noire, le peuple noir, la pensée noire n’existent pas plus que l’âme blanche, le peuple blanc ou la pensée blanche. Tout cela n’est que jeu de construction. Le noir n’est pas plus que le blanc, le blanc n’est pas plus que le noir, il n’y a pas de mission noire, il n’y a pas de fardeau blanc, pas d’éthique noire, pas d’intelligence blanche. Il n’y a pas d’histoire noire ou d’histoire blanche. C’est tout le passé du monde que nous devons reprendre pour mieux nous comprendre et préparer l’avenir de nos enfants. Par ce livre, j’espère y contribuer.

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p. 292 Thuram écrit :

« Faut-il rappeler que ce n’est qu’en partageant les mêmes droits et les mêmes devoirs que l’on peut vivre ensemble dans la cité ? Sinon la guerre civile menace. »

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et page 298 :
Le 28 août 1963 une marche sur Washington est organisée.

250 000 personnes de toutes couleurs et religions se retrouvent devant le monument consacré à la mémoire d’Abraham Lincoln.

Martin Luther King, qui a préparé un discours, commence à parler, et soudain lui viennent à l’esprit des mots qu’il avait prononcés deux mois auparavant dans une réunion au Michigan : « Je fais un rêve »… Aussitôt, il écarte le papier qu’il était en train de lire et déclare :

« Je fais pourtant un rêve. C’est un rêve profondément ancré dans le rêve américain.

« Je rêve que, un jour, notre pays se lèvera et vivra pleinement la véritable réalité de son credo : « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux. »

« Je rêve que, un jour, sur les rouges collines de Georgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité.

« Je rêve que, un jour, l’État du Mississippi lui-même, tout brûlant des feux de l’injustice, tout brûlant des feux de l’oppression, se transformera en oasis de liberté et de justice.

« Je rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans un pays où on ne les jugera pas à la couleur de leur peau mais à la nature de leur caractère.

« Je fais aujourd’hui un rêve ! »

Le 10 décembre 1964, le prix Nobel de la paix lui est décerné.

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Mes étoiles Noires de Lilian Thuram, à lire et découvrir

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